Les situations d’exils géographique, nous convoquent à rencontrer des sujets dans des langues diverses et variées. Quel rapport le sujet entretient-il avec la langue à travers laquelle il se présente à nous ?

Problématique

Les situations d’exils géographiques convoquent un nombre incessant de populations à quitter leur site d’origine pour une terre d’accueil, faisant foisonner le fantasme de ce sera mieux ailleurs. Au-delà des enjeux politico-économiques, l’exil géographique convoque également certaines de ces personnes à quitter le territoire de la langue maternelle, au sens propre comme au sens figuré. La langue maternelle est à entendre comme langue des affects, c’est la langue entendue dans l’environnement intime de l’enfant et non comme langue nationale.

D’une langue à l’autre

Mais suffit-il de quitter le territoire de la langue maternelle pour quitter la langue maternelle, surtout lorsque l’exil n’est pas choisi, sans que le sujet ne puisse en être affecté par un nouveau rapport à la perte ? Trauma supplémentaire, car comme le soulignait le psychanalyste Paul-Laurent Assoun  le sujet advient du trauma , mais de quel trauma s’agit-il ? Du rapport de l’homme et de la femme en tant que justement qu’ils seraient propres, de ce qu’ils habitent le langage, à faire énoncé de ce rapport. Est-ce l’absence de ce rapport qui les exile en stabitat ? Est-ce d’labiter que ce rapport ne peut être qu’inter-dit ? Et Jacques Lacan de souligner ce n’est pas la question : bien plutôt la réponse, et la réponse qui la supporte, d’être ce qui la stimule à se répéter, c’est le réel.  Nous pourrions donc soutenir que l’exil serait une des réponses à l’aphorisme Lacanien  il n’y a pas de rapport sexuel.

Migration ou exil ?

Pour différencier migration et exil, migration, qui étymologiquement vient du latin migratio, de migrare qui veut dire changer de séjour, consiste à quitter un lieu pour un autre. Tandis que pour exil, dont l’étymologie latine exsilium renverrait à misère ou encore expulsion, c’est donc témoigner d’une souffrance, celle d’un arrachement, d’une absence. On peut relever là, également, la dynamique pulsionnel, l’ex-pulsion, cet archaïque qui tente vainement de se matérialiser par la répétition.

Dans certains cas, la migration peut également être l’effet d’un exil de la langue maternelle,  et constitutif d’une problématique ayant vue le jour dans le pays natal.  L’exil psychique est un forçage, forçage d’une langue, d’une culture au détriment d’une autre. Si l’exil psychique est un premier trauma, l’exil géographique en est un autre. Si pour l’autochtone l’habitat et la demeure font un, pour l’exilé ils font deux. De ces situations d’impasses comment pouvons-nous impliquer des sujets issus de culture traditionnelle une pensée du sujet qui est issue du sujet moderne postcartésien ?

L’exil géographique implique la perte de la langue première, de la langue maternelle. Cet exil sera construit comme exil psychique, mais il faudra que des traces de l’héritage continuent d’exister. En faisant le choix de concilier culture d’origine et culture d’accueil, donc de ne pas s’exiler d’eux-mêmes, mais de se constituer de leurs compléments. D’une certaine façon, l’on pourrait dire  continuer de prendre appui de façon diachronique, d’une part sur la racine filiale, donc la culture d’origine, et d’autre part sur la culture dite d’accueil .Mais la clinique nous enseigne de toute la difficulté et des impasses temporelles, transférentielles dans lesquelles la relation peut se trouver figée.

Parler d’exil est exilant puisque l’exil est un réel, et qu’en tant que tel le réel est un décrochage de la réalité. Quels sont les modalités d’arrimage opérantes pour le sujet en situation d’exil lui permettant de s’amarrer, tel un bateau à un quai, pour limiter la dérive débordante et dérobante  hors signifiant ? Un amarrage, d’un port à l’autre, d’une langue  à l’autre, Pierre Fédida fait référence  au phénomène de détissage en argumentant que la souffrance détisse le corps, il distinguera deux niveaux du détissage :

  • Du côté de la perte et du deuil, il y a encore des objets.
  • Du côté de la disparition, c’est l’inconnu du devenir de soi et de l’objet .

Nous proposons la lalangue comme quai d’accueil, comme modalité de tissage.

La langue ou lalangue

Lorsque nous parlons de la lalangue, en un seul mot, nous abordons un concept du psychanalyste Jacques Lacan. La Lalangue n’est pas le langage, elle précède le langage. C’est une langue que le petit enfant n’apprend pas, mais dans laquelle il baigne à sa naissance. Elle lui est transmise par sa mère ou les personnes qui lui ont donné les premiers soins, ce que Lacan appellera l’Autre primordial, ainsi l’enfant  en portera l’empreinte de façon singulière. Ce n’est pas une langue de communication mais une langue des affects.

Le signifiant, dans le champ de la psychanalyse, est un mot chargé d’affect, et qui dit chargé dit pulsion . Dans la lalangue,  son et sens sont confondus, ce n’est pas par le sens mais par l’équivoque des mots dans le langage que l’on peut retrouver la nature de cette lalangue. Colette Soler dit de la lalangue  qu’elle pourrait valoir comme ADN analytique  ou bien encore,  la lalangue évoque la langue émise d’avant le langage structuré syntaxiquement. Lacan dit d’ailleurs : lalangue, en un mot, c’est-à-dire la langue maternelle, autrement dit, la première entendue, parallèlement aux premiers soins du corps …dans chaque langue on retrouve une fonction de lalangue comme translinguistique .

En ce sens Lacan différencie lalangue du langage,  le langage est une élucubration de savoir sur lalangue. Mais l’inconscient est un savoir un savoir-faire avec lalangue. Et ce qu’on sait faire avec lalangue dépasse de beaucoup ce dont on peut rendre compte au titre du langage . Nous avons là deux niveaux, si l’on peut dire, deux strates l’une à laquelle nous avons accès et qui est du registre de la langue et l’autre la lalangue qui est l’intégrales des équivoques possibles…

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